Par Ludovic Thanay, Senior Vice-président des ventes, Webb Fontaine (www.WebbFontaine.com/)
Quelque part en Afrique, un camion attend à une frontière tandis qu’une déclaration déjà enregistrée dans le système est saisie de nouveau. Le système douanier d’un côté connaît la marchandise, le destinataire et les droits acquittés. Cinquante mètres plus loin, de l’autre côté de la frontière, le système n’en sait rien. Les informations connues sur un envoi l’accompagnent rarement jusqu’au système suivant. La véritable base de données voyage encore dans une chemise posée sur le tableau de bord.
Nous sommes en Afrique en 2026. En février 2025, l’Union africaine a adopté huit annexes au Protocole de la ZLECAf sur le commerce numérique, couvrant les transferts transfrontaliers de données, les identités numériques, les paiements numériques et les technologies émergentes. La coopération douanière dispose déjà d’un fondement juridique dans le Protocole de la ZLECAf sur le commerce des marchandises, dont les annexes relatives à la coopération douanière et à l’assistance administrative mutuelle, d’une part, et à la facilitation des échanges, d’autre part, engagent les États parties à coopérer à la frontière. Une grande partie de ces textes doit encore être ratifiée et transposée dans le droit national. Les règles sont en grande partie rédigées. Les connexions, elles, restent à établir.
Le fossé se situe entre le cadre réglementaire et la connexion technique. Les protocoles sont négociés dans des salles de conférence, mais le dédouanement s’effectue aux postes-frontières, avec des systèmes qui n’ont jamais été conçus pour communiquer entre eux. Combler ce fossé constitue le véritable test de l’ère du commerce numérique.
Il est facile d’incriminer la technologie, mais les échecs d’interopérabilité tiennent davantage à l’absence de cadres juridiques qu’au manque d’outils techniques : accords permettant de reconnaître et d’accepter les données de l’autre partie, reconnaissance mutuelle du statut d’Opérateur économique agréé et adéquation des régimes de protection des données. Les règles d’origine montrent à quel point l’écart entre l’accord et son application peut être grand. En février 2026, la Conférence de l’Union africaine a adopté les dernières règles en suspens, pour l’automobile, l’habillement et le textile, achevant ainsi sur le papier les règles d’origine de la ZLECAf. Une règle n’aide un opérateur qu’une fois intégrée aux listes tarifaires nationales, aux systèmes douaniers et aux contrôles des certificats, et dans une grande partie du continent, ce travail est encore en cours.La technologie suit le mandat juridique ; une fois celui-ci en place, elle détermine si le cadre réglementaire se traduit par des conteneurs effectivement dédouanés ou seulement par des communiqués.
Chaque pays possède ses propres procédures, normes de données et systèmes, conçus à des époques différentes et selon des spécifications différentes. L’entreprise que je représente en a construit plusieurs, ce qui me donne une vision directe du problème : un système optimisé pour les besoins d’une administration en matière de recettes et de conformité fonctionne rarement tel quel pour le pays voisin. Les opérateurs qui franchissent plusieurs frontières en paient le prix sous forme de déclarations en double et de retards.
Le potentiel est considérable : selon la CNUCED, s’attaquer aux barrières non tarifaires pourrait rapporter environ 20 milliards de dollars par an aux économies africaines, soit plus de cinq fois les 3,6 milliards de dollars attendus de l’élimination des droits de douane.
Pourquoi les guichets uniques s’arrêtent-ils à la frontière ?
De nombreux pays ont mis en place des guichets uniques nationaux, avec de réels gains au niveau national. Mais sans couche de sortie permettant de transmettre les données de déclaration à l’administration douanière suivante, le processus s’interrompt à la frontière et revient à des contrôles manuels.
Une deuxième limite reçoit moins d’attention. Un Guichet unique n’est pas un guichet douanier. Une grande partie des délais relève d’organismes extérieurs aux Douanes : organismes de normalisation, autorités de contrôle des aliments et des médicaments, services d’inspection phytosanitaire et services sanitaires portuaires. Et cela est loin d’être marginal. L’Étude sur le temps nécessaire pour la mainlevée des marchandises de l’Organisation mondiale des douanes (OMD) permet d’identifier où se produisent les retards ; tout programme d’interopérabilité devrait commencer et se terminer par une telle étude.
Le piège du bilatéralisme
Il serait erroné de dire que l’Afrique n’a pas résolu la question de l’échange transfrontalier de données. Elle l’a fait, à plusieurs reprises, dans un cadre bilatéral. Le système de transit SIGMAT de la CEDEAO était opérationnel dans neuf États membres en mai 2025, lorsque l’interconnexion entre le Bénin et le Nigéria a été lancée à Sèmè-Kraké. Le 11 septembre 2026, les deux administrations sont allées plus loin. Leur projet pilote de système d’échange de déclarations douanières (Customs Declaration Exchange System, CDES), qui relie Customs Webb au Bénin et B’Odogwu au Nigéria, permet aux agents du pays de destination de consulter une déclaration déposée dans le pays de départ, ainsi que les manifestes, les données de transit et les alertes de risque. Chaque pays conserve la liquidation des droits, l’évaluation des risques et la mainlevée. C’est la fédération en pratique, sur le corridor Abidjan-Lagos qui, selon la douane nigériane, achemine environ 70 % du trafic de transit en Afrique de l’Ouest. Le Territoire douanier unique de la Communauté d’Afrique de l’Est partage les données de déclaration et le suivi des cargaisons le long des Corridors Nord et Central. La garantie de transit du COMESA permet aux marchandises de circuler à travers plusieurs États sous une garantie unique. Ce sont des systèmes opérationnels, conçus par des institutions africaines.
Le problème est celui du passage à l’échelle. Il a fallu des années de travail pour connecter une seule paire d’administrations à Sèmè-Kraké. Cinquante-quatre signataires génèrent 1 431 liaisons bilatérales possibles, chacune devant être négociée, cartographiée et maintenue séparément, puis testée à nouveau dès que l’une des deux parties met son système à niveau. La réussite à l’échelle continentale exige une définition commune des données, mise en œuvre une seule fois par pays : une intégration par pays, et non une intégration pour chaque paire de pays.
Un langage commun, et ce que la technologie peut apporter
Le Modèle de données de l’OMD fournit le vocabulaire, les listes de codes et les structures de messages auxquels presque toutes les administrations africaines aspirent. La difficulté réside dans les écarts entre les mises en œuvre nationales. Des champs sont ajoutés pour répondre à des exigences locales, des structures héritées restent sans documentation et les connaissances se perdent souvent. La mise en correspondance des systèmes nationaux avec le Modèle de données est laborieuse et doit être refaite à chaque mise à niveau.
C’est ici que l’apprentissage automatique peut apporter une aide : identifier des correspondances possibles entre des systèmes hérités non documentés et le Modèle de données, déduire la signification des champs et maintenir ces correspondances à jour au fil de l’évolution des systèmes. Aujourd’hui, ce travail est manuel, lent et représente le coût le plus important des programmes d’interopérabilité.
Mais l’IA ne devrait pas réécrire les déclarations en cours de traitement. Les déclarations ont une valeur juridique contraignante et leurs transformations doivent être déterministes, versionnées, journalisées et auditables. L’apprentissage automatique peut servir à construire et à maintenir les correspondances, mais leur exécution doit reposer sur des règles publiées et déterministes. Toute autre approche reviendrait à demander à une administration fiscale d’accepter un composant non auditable au sein de sa chaîne d’évaluation. La même discipline doit s’appliquer aux exceptions, car les enregistrements non concordants et les classifications contestées concentrent une grande partie de la charge opérationnelle.
La fédération, et la question de sa gouvernance
L’Afrique ne devrait pas centraliser ses données douanières. Une architecture fédérée est la bonne approche. Chaque pays conserve ses systèmes et ses données, se connecte au moyen de normes convenues et d’interfaces sécurisées, et ne partage que les informations nécessaires à chaque transaction. Les raisons sont à la fois juridiques et politiques. Les données douanières sont des données fiscales, soumises au secret légal et à des réglementations dans la plupart des juridictions. [Le texte source répète ensuite partiellement cette idée : « is fiscal data, subject to strict secrecy and regulations in most states ».]
La fédération reste toutefois une architecture, et non un modèle de gouvernance, et c’est précisément là que le débat est le moins abouti. Une institution doit disposer du mandat nécessaire pour définir ce que signifie « uniquement ce qui est nécessaire ». Le Secrétariat de la ZLECAf, avec l’OMD et les Communautés économiques régionales (CER), constitue le cadre naturel pour définir une norme continentale d’échange et le mécanisme de règlement des différends qui l’accompagne.
Tant que ce mandat n’est pas clairement attribué, chaque mise en œuvre reste une négociation bilatérale assortie d’une complexité technique supplémentaire. La sécurité doit également être prise en compte, car chaque nouvelle interconnexion élargit la surface d’attaque d’infrastructures critiques de collecte des recettes.
Que faire maintenant ?
L’exemple qui invite à la prudence est TradeLens. Soutenue par Maersk et IBM , fondée sur la blockchain et présentée comme une plateforme sectorielle ouverte et neutre, elle a cessé ses activités en 2023. La technologie fonctionnait, mais la participation n’a jamais atteint une masse critique. L’interopérabilité offre peu de valeur au premier pays qui s’engage : le pays A ne gagne rien tant que les pays B, C et D ne sont pas connectés. Quatre priorités doivent donc avoir un responsable, une échéance et un indicateur de mesure :
1. Désigner la norme. Le Secrétariat de la ZLECAf, l’OMD et les CER devraient publier un profil continental unique du Modèle de données de l’OMD comme format d’échange obligatoire, accompagné d’un test de conformité. Tant qu’un profil unique n’est pas officiellement désigné, chaque pays et chaque fournisseur développe sa solution en fonction d’une cible différente.
2. Construire la passerelle juridique. Un modèle d’accord bilatéral d’échange de données et un cadre de reconnaissance mutuelle du statut d’Opérateur économique agréé permettraient de supprimer la principale source de retard dans ces projets, qui est d’ordre juridique plutôt que technique.
3. Financer et mesurer deux corridors. Établir une situation de référence pour deux corridors opérationnels à l’aide d’une Étude sur le temps nécessaire pour la mainlevée des marchandises, les connecter au profil continental et publier les résultats. Un objectif tel que la réutilisation transfrontalière des données pour 60 % des envois et une réduction d’un tiers du temps de mainlevée est le type de résultat susceptible d’attirer des financements du Fonds d’ajustement de la ZLECAf et des banques de développement. Il faudrait également y associer le PAPSS afin que le règlement des paiements soit aussi rapide que le traitement documentaire.
4. Inclure les opérateurs commerciaux, y compris les plus petits. Le haut débit, l’électricité et des équipements informatiques à jour aux postes-frontières sont des prérequis et doivent être budgétisés comme des infrastructures pluriannuelles. Une grande partie du commerce intra-africain est informelle et repose souvent sur de petites commerçantes. Sans régimes simplifiés ni seuil pour les envois de faible valeur, l’interopérabilité profitera aux grands chargeurs et ne formalisera personne.
La technologie existe. La plupart des normes sont établies, et les exemples opérationnels sont africains. Ce qui manque, c’est un responsable clairement désigné pour la norme, des instruments juridiques transfrontaliers et un financement adéquat pour deux corridors. C’est cela, le code à décrypter. Il s’agit d’un problème de gouvernance déguisé en problème technique, et c’est pourquoi les marchandises africaines circulent encore plus vite que leurs données.
Distribué par APO Group pour Webb Fontaine.



