Speak Up Africa

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Par Marie Ba, Directrice de l’Unité de Coordination du Partenariat de Ouagadougou (UCPO).

La planification familiale en Afrique de l’Ouest francophone est à la croisée des chemins. Il y a quinze ans, dans de nombreuses communautés de la région, trop de femmes avaient encore peu de possibilités de décider du moment et de l’espacement de leurs grossesses, au prix de leur santé et de leurs aspirations. Aujourd’hui, des millions de femmes de plus peuvent choisir leur avenir, mais ces acquis sont fragiles. Alors que les conditions qui ont rendu ces progrès possibles évoluent rapidement, les besoins des femmes et des familles restent urgents. Le Partenariat de Ouagadougou (PO), qui réunit le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal et le Togo, a démontré ce que la volonté politique et l’action collective peuvent accomplir. Depuis 2011, les pays ont maintenu la planification familiale à l’ordre du jour, défini des objectifs communs et bâti une plateforme régionale de redevabilité, de coopération et d’apprentissage partagé. Entre 2011 et 2025, le Partenariat de Ouagadougou a contribué à éviter, selon les estimations, 30,3 millions de grossesses non désirées, près de 8,9 millions d’avortements à risque et environ 1,8 million de décès maternels. Plus de quatre millions de femmes sont devenues utilisatrices de contraception moderne, beaucoup pour la première fois.

Mais tandis que nous progressions, le monde a évolué autour de nous. Dans le même temps, le paysage du financement de la santé en Afrique se transforme rapidement et les ressources extérieures deviennent plus incertaines, la santé reproductive étant particulièrement exposée. Cette évolution nous oblige à regarder au-delà de la seule question du volume des financements et à nous interroger sur la manière dont nous protégeons les priorités essentielles. Pour nos pays, il s’agit de bien plus qu’un défi de financement. C’est aussi un test de leadership et de notre capacité à gouverner des services essentiels avec des ressources limitées. Dans notre région, les besoins sont réels. Une femme mariée sur quatre ne peut toujours pas satisfaire son besoin d’espacer ou de limiter les naissances par une méthode contraceptive moderne. Chaque jour, des femmes continuent de perdre la vie en donnant naissance. Derrière ces chiffres se trouvent des femmes, des jeunes filles et des familles dont les trajectoires dépendent directement de l’accès à des services de qualité. La planification familiale est à la fois une priorité de santé et un investissement dans le capital humain. Lorsque les femmes peuvent décider d’avoir ou non des enfants et à quel moment, les effets se font sentir sur la santé de la famille, l’éducation des enfants, la participation des femmes à l’économie et la productivité. Mais l’enjeu politique va bien au-delà du montant des fonds disponibles. C’est une question de responsabilité politique, de choix et de redevabilité.

La table ronde ministérielle du Partenariat de Ouagadougou, organisée à New York le 24 septembre 2026 en marge de la 81e session de l’Assemblée Générale des Nations Unies, l’a rappelé avec force : gouverner, c’est choisir. Dans un contexte de transition du financement et de réforme de l’architecture de la santé mondiale, la question n’est pas seulement de savoir combien nous promettons ou budgétisons, mais ce que nous choisissons de protéger, ce que nous décaissons effectivement et les résultats que ces ressources produisent pour les femmes et les jeunes. Pour une femme, l’impact est immédiat et personnel. Peut-être marche-t-elle pendant des heures jusqu’à une clinique, pour découvrir que la méthode contraceptive dont elle a besoin est en rupture de stock. Peut-être rencontre-t-elle un agent de santé qui fait de son mieux mais qui est débordé. Ou peut-être constate-t-elle que la planification familiale est traitée séparément des soins qu’elle reçoit pour elle-même et pour ses enfants. Ces obstacles sont frustrants et difficiles à surmonter. À l’échelle de nos sociétés, leurs conséquences sont pourtant considérables : grossesses non désirées, parcours scolaires interrompus, risques pour la santé et opportunités économiques perdues.

C’est pourquoi nous avons repensé la prochaine phase du Partenariat de Ouagadougou. Le financement,  les chaînes d’approvisionnement, les agents de santé et la prestation des services sont souvent traités comme des questions techniques distinctes. Pourtant, ce sont les maillons d’une même chaîne politique. La question est donc la suivante : comment un gouvernement transforme-t-il une priorité nationale en un service qui atteint une femme au moment où elle en a besoin ? Une allocation budgétaire n’est qu’un début. Un engagement sans financement prévisible et sans exécution reste une promesse. Si les produits sont achetés mais n’arrivent pas dans les établissements de santé, l’investissement est vain. Si les agents de santé sont trop peu nombreux ou inégalement répartis, l’accès reste limité. Si la planification familiale fonctionne séparément des services par lesquels les femmes entrent déjà dans le système de santé, nous devons nous demander si nous n’organisons pas les soins autour des institutions plutôt qu’autour de la vie des personnes. C’est aussi pourquoi le dialogue entre ministères de la Santé et des Finances est essentiel : la mobilisation des ressources doit aller de pair avec leur sécurisation, leur décaissement et leur utilisation efficace.

Sur ces points, les pays peuvent aussi apprendre les uns des autres. Les discussions de New York ont mis en évidence plusieurs pistes déjà explorées dans la région : l’intégration de la planification familiale dans les soins de santé de base, le recours aux budgets-programmes pour mieux sécuriser les ressources, la santé communautaire, ainsi que des approches de financement plus innovantes. Ces expériences constituent un capital d’apprentissage précieux pour l’ensemble du Partenariat de Ouagadougou. Nous ne cherchons pas à reproduire un modèle, mais à collaborer davantage et à examiner ce qui a fonctionné, pourquoi cela a fonctionné, ce que cela a exigé des gouvernements, ce que cela a coûté, et ce qu’un autre pays peut en tirer.

C’est l’un des atouts politiques du Partenariat de Ouagadougou.

Son succès tient au fait que les pays se sont accordés sur un objectif commun, ont renforcé leur planification nationale, ont mesuré les progrès et ont maintenu la planification familiale au centre de l’attention politique. Le Partenariat de Ouagadougou a également créé un espace d’apprentissage entre pairs, de remise en question et de redevabilité. Dans la période actuelle, cette fonction est plus importante encore : elle doit permettre aux pays de mieux relier priorités sanitaires, décisions budgétaires et résultats. Nous avons besoin de cette coopération politique plus que jamais. L’objectif pour 2030 est de 13 millions d’utilisatrices de contraception moderne, mais les projections font apparaître un écart de près de trois millions. Nous devons le combler dès maintenant. Nous devons examiner où des femmes sont encore laissées de côté et pourquoi. Les services atteignent-ils les communautés où les besoins non satisfaits sont les plus importants ? Les systèmes d’approvisionnement et de distribution sont-ils fiables ? Les agents de santé sont-ils déployés là où ils peuvent avoir le plus d’impact ? Les services de planification familiale sont-ils suffisamment liés aux soins maternels et aux soins de santé primaires ? Les budgets votés sont-ils effectivement décaissés ? Utilisons-nous les données assez rapidement pour changer de cap lorsqu’une approche ne produit pas de résultats ? Comme les réponses varieront d’un pays à l’autre, la coopération régionale est essentielle. Elle doit aussi s’appuyer sur un dialogue plus large associant les ministères des Finances et d’autres secteurs, ainsi que le secteur privé, la philanthropie africaine, la société civile et les partenaires au développement.

L’appropriation nationale doit aussi signifier bien plus que la prise en charge d’une part plus importante des dépenses à mesure que les ressources extérieures diminuent. Elle signifie la capacité de chaque pays à fixer ses priorités en fonction de ses besoins, à orienter les ressources là où elles auront le plus d’impact, à renforcer les systèmes et à assumer la responsabilité des résultats. La mobilisation des ressources domestiques est indispensable, mais elle ne peut être la seule réponse. Les partenaires au développement demeurent essentiels. Dans un contexte de transition, leur soutien doit être davantage aligné sur les priorités nationales et contribuer à renforcer des systèmes durables, plutôt qu’à prolonger des dépendances. Telle est la prochaine tâche du Partenariat de Ouagadougou : accompagner le passage d’une dépendance excessive aux financements extérieurs vers une appropriation plus forte, sans perdre de vue l’objectif premier des services accessibles et de qualité pour les femmes et les jeunes.

Lorsque la Guinée accueillera en décembre 2026 la Réunion annuelle du Partenariat de Ouagadougou, nous aurons l’occasion de faire avancer cette réflexion : examiner ce que les pays ont appris, évaluer où les systèmes doivent évoluer, identifier les solutions qui peuvent être adaptées aux différents contextes et définir l’orientation du Partenariat de Ouagadougou à l’approche de 2030 et au-delà. J’invite tous nos partenaires à nous rejoindre en Guinée. Quinze ans après la création du Partenariat de Ouagadougou, cette rencontre sera l’occasion de célébrer nos réussites, mais surtout de transformer les enseignements de ces quinze années en choix concrets pour l’avenir. Le prochain chapitre devra être celui d’un leadership national renforcé, d’un financement plus durable et d’une coopération régionale capable de faire en sorte que les progrès accomplis bénéficient réellement aux femmes, aux jeunes et aux familles d’Afrique de l’Ouest.

Distribué par APO Group pour Speak Up Africa.