ENTREPRISELES TRANSFORMACTEURS

Interview: Metsi MAKHETHA, Coordonnatrice du PNUD au Burkina Faso

«L’impérieuse nécessité de sortir de sa zone de confort»

Metsi Makhetha, Coordonnatrice du PNUD au Burkina Faso, a le goût pour l’aventure. Elle a escaladé en 2015 le Kilimandjaro, le toit de l’Afrique avec ses 5895 m, et le Mont Elbrouz (plus haut sommet d’Europe culminant à 5642 m), en 2018. Des expéditions qui lui ont permis de sortir de sa zone de confort pour repousser ses limites, gérer les risques et contribuer à la cause humanitaire. Explications.
Propos recueillis par Elimane Sembène

C’est un secret de Polichinelle, escalader une montagne n’est jamais chose aisée. Il n’empêche, vous le faites passionnément. Comment est né ce goût pour l’aventure?
En cet instant où j’ai pris tellement goût à le faire, je ne saurai mettre le doigt sur un seul élément. Cela étant, je tiens tout de même à partager trois aspects majeurs qui ont nourri en moi le goût de l’aventure en général et de la passion pour l’alpinisme de haute altitude en particulier. D’abord, ayant évolué dans un contexte qui prévalait à l’époque en Afrique du Sud, avant la fin de l’Apartheid, il était interdit aux Sud-Africains noirs certaines activités. Ces interdictions ont suscité la curiosité de découvrir pourquoi le gouvernement ne voulait pas qu’on apprenne certaines choses. Avec à l’époque le désir ardent d’atteindre mon plein « potentiel ». En mon for intérieur, mon constat au fil des années a été que ma formation professionnelle, mes compétences techniques et mon capital expérience ne représentaient pas forcément ce que je pouvais qualifier comme étant «la plénitude de mon potentiel». Je me suis toujours interrogée sur la façon de puiser dans ces potentialités et les utiliser pour édifier une société où chaque personne pouvait jouir pleinement de ses droits et contribuer à l’épanouissement de nos sociétés. C’est ainsi que j’ai commencé à lire des livres scientifiques très tôt dans ma vie et à participer à des activités qui sortaient des sentiers battus.
Ensuite, et toujours dans la quête de ma plénitude intérieure que je qualifierais de «potentiel intrinsèque», je me suis aussi lancée dans des séances de leadership. En 2003, alors que j’étais basée à New York, j’ai eu comme coach une dame (que j’admire beaucoup) qui a dit une chose qui m’a profondément marquée et que j’ai adoptée comme une philosophie de ma vie. Elle m’a dit que, dans la vie, on a soit des «Résultats ou des Raisons». On ne peut pas avoir les deux en même temps. Et le choix me revient donc. Depuis lors, j’utilise les aventures comme un cadre et une opportunité de pousser mes limites, développer mon propre leadership, renforcer mes compétences physiques et forger ma discipline mentale.

Enfin, en 2015, j’étais invitée à faire partie d’un projet « Summit for Hope » dont la mission est de participer activement à la co-construction d’un avenir meilleur pour toutes les Sud-Africaines et tous les Sud-Africains. Le projet est constitué par un groupe de personnes (en grande partie travaillant dans le privé ou gérant leurs propres entreprises) qui se sont engagées à lever des fonds pour que chaque enfant et chaque étudiant ait une opportunité d’accéder à une éducation de qualité. Pour cela, « chaque pas compte » et représente un montant mobilisable pour l’éducation. Ainsi, escalader les montagnes à l’altitude est une composante importante des engagements de ma vie. Quand je ne suis pas au travail, avec les Nations unies, vous me trouverez quelque part sur une montagne, en train de m’entrainer et de me régénérer.

Une telle pérégrination nécessite évidemment une préparation minutieuse et un dispositif pointilleux. Peut-on connaître les coulisses de cette pré-expédition?
En effet, faire de l’alpinisme, surtout en altitude, ne s’improvise pas. La préparation est primordiale et conditionne le reste de l’expédition. Que ce soit au niveau physique ou mental, y compris le choix et le rituel des équipements, il faut avoir les informations les plus pertinentes du terrain et tout autre élément qui pourrait avoir une incidence négative sur l’expédition. La météo par exemple est un des éléments qui ont un impact considérable sur la préparation à tous les niveaux. Bien évidemment, la carte la plus récente de la route choisie est un outil vital pour déterminer la difficulté technique et adapter son équipement en conséquence. Chaque montagne a sa particularité, ses exigences et cela doit être approché avec, d’une part, la rigueur qui s’impose et, d’autre part, avec beaucoup d’humilité.

La phase d’acclimatation est incontournable. On ne court jamais sur une montagne. On apprécie les vertus d’un esprit du débutant et de la répétition (monter et redescendre, dormir en bas, chaque jour). On fait face à une autre réalité. On apprend qu’en avançant chaque jour, avec détermination, on fait œuvre utile pour l’humanité, sachant que chaque pas vaut l’éducation d’un enfant. La complaisance n’a pas sa place, notamment en ce qui concerne la quantité minimale, la quantité d’eau à boire par jour, la manière de se vêtir, jusqu’à l’épaisseur de ces chaussettes, car le moindre faux pas peut compromettre l’expédition, donc la cause humaine.

L’apport des guides semble primordial dans ce genre d’aventure. Concrètement, quel est le principal rôle de ces aiguilleurs?
À chaque fois que je pense au rôle des guides, ça me donne des larmes aux yeux. C’est grâce à eux que j’ai compris, que dis-je, que j’ai vécu le vrai sens de certaines notions et qualification du leadership. Comme serviteurs, ils se donnent à fond pour créer les conditions nécessaires à notre réussite. Comme leaders adoptifs, ils s’informent toujours sur les conditions du terrain, la météo et le calendrier des autres équipes pour bien planifier. Ils évaluent aussi chaque jour le niveau physique de chaque membre de l’équipe pour déterminer s’il y a besoin de changer de stratégie. En tant que coachs, ils nous exhortent à garder le cap, à ne jamais abandonner. Ils nous rappellent notre mission et surtout que nous devons la réussir ensemble et que notre victoire est commune.

Je me souviens d’un moment précis sur le Kilimandjaro en 2015, il nous restait 400 m pour arriver au sommet. J’étais complètement épuisée, sans aucune énergie. Mon guide était tellement attentif qu’il a senti que j’étais en difficulté. Ayant évalué en tant que leader que je risquais de compromettre ma propre réussite mais aussi celle de l’équipe, il a pris mon sac à dos pour me soulager. Sur le Mont Elbrouz (plus haut sommet d’Europe (5642 m), la météo est l’un des facteurs déterminants, la pente est raide et l’escalade est technique. Il y a eu un moment où il fallait faire le choix d’abandonner ou de continuer. Le guide, après avoir évalué le risque, a décidé qu’il fallait retourner et recommencer le lendemain, la sécurité prime avant tout. Le lendemain, je n’oublierai jamais les moments quand mon guide marchait à mes côtés me rappelant de respirer, de persévérer et de continuer à mettre un pied devant l’autre pour parcourir juste 50 mètres. Vous comprenez donc l’engagement et l’importance de ces hommes et femmes à nos côtés durant cette aventure.

Vous considérez l’escalade comme une mission durant laquelle on doit avoir un objectif clair : se concentrer et maintenir sa détermination. Un exercice périlleux en quelque sorte?
Pendant l’escalade, on arrive à un point où on a quelques secondes (qu’on vit comme des heures), pour faire le choix d’un dépassement personnel. C’est un moment délicat, un moment déterminant mais aussi un moment très difficile, car à ce stade, le corps est complètement épuisé, le cerveau n’a aucune référence dans sa base de données et on ne peut ni anticiper ni projeter ce qui va venir. On est dans une «zone déterminante» où le cerveau doit se réadapter et commencer à reconstruire dans le vide alors qu’on continue à poser un pied devant l’autre. Après une telle épreuve, on découvre que nos barrières sont mentales ! Elles ne sont ni physiques, ni visibles, ni palpables, elles s’incrustent dans le narratif que nous avons de nous-mêmes ou d’une situation qui se présente à nous. C’est un état d’esprit.
Quand on se trouve en altitude, face à des difficultés, il faut aussi se dire que je suis en train de tester jusqu’où je peux pousser mes limites personnelles, tout en sachant qu’aujourd’hui, il y a beaucoup de personnes qui ont fait les plus hauts sommets du monde comme l’Himalaya et les autres. Ça nous donne la certitude que tout est possible avec de la volonté et la déconstruction des barrières. Comme dit Seneca : « L’épreuve est nécessaire à la connaissance de soi. C’est l’expérience qui nous fait prendre la mesure de nos propres forces ». Et en général, nous sommes sans limites si le choix de faire partie d’un succès universel s’impose à nous. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué durant ces deux grandes expériences ?
L’importance et l’impérieuse nécessité de sortir toujours de mon environnement d’aisance, au point où je dois toujours chercher des défis, car je considère comme irresponsable le fait de rester dans une zone de confort, sachant combien on a encore à faire et à offrir dans ce monde. Le fait de gravir une montagne forge notre caractère au-delà des compétences qu’on acquiert dans des structures formelles et nous amène à découvrir d’autres facultés propres à nous. L’expérience nous offre une opportunité de ce que l’on appelle en anglais être totalement «Out of the box».

Finalement, peut-on faire un parallélisme entre l’escalade d’une montagne, la vie professionnelle et les différentes péripéties de la vie : définir ses objectifs, gérer les risques, toujours viser le sommet (la réussite), bien choisir ses collaborateurs ou amis, etc.?
Finalement, ce n’est pas le sommet qui compte, car la montagne sera toujours là, mais plutôt ce qu’on y apprend et ce qu’on intègre et applique dans sa vie personnelle, professionnelle ou dans ses affaires. La discipline et la rigueur de la planification, la persévérance dans l’œuvre, l’endurance mentale et le fait de comprendre qu’il faut un processus d’alchimie interne pour transcender ses doutes et se surpasser pour atteindre un objectif qu’on se fixe. Aussi, qu’on n’y arrive jamais seule, sans le soutien des guides. La responsabilité individuelle de chaque membre de l’expédition que nous supposons avoir préparé avec la rigueur qui s’impose et le respect de sa parole sont les seuls atouts sur lesquelles nous comptons pour gérer les risques potentiels afin d’atteindre le sommet. Il y a une sorte de pacte de confiance et de responsabilité, à la fois individuelle et collective, qui s’impose à nous tout au long de l’aventure. Personne ne veut être le maillon faible, donc chacun donne le meilleur de lui-même d’autant plus que nous savons que beaucoup de personnes comptent sur nous. Nous nous rappelons chaque jour pourquoi on est sur la montagne et la vision que nous portons.

La seule différence est que le risque sur la montagne est une réalité alors que dans beaucoup de domaines de la vie, c’est quelque chose qu’on peut maitriser sans que les autres soient en danger ou subissent les conséquences. Aussi, dans la vie comme dans le travail ou en affaires, on ne peut avoir un résultat pour lequel on n’a pas investi d’effort, et qu’on n’a pas mobilisé les équipes compétentes ni les ressources nécessaires.

Ces expériences vous sont-elles inspirées et quelles leçons avez-vous pu en tirer en les transposant dans votre style de management?
J’avoue que je ne suis pas forcément la personne la plus facile avec qui travailler, du moins c’est ce que mes collaborateurs disent parce que je suis exigeante et leur demande de faire toujours davantage. Je cherche constamment à ce que chaque membre de l’équipe sorte de sa zone de confort. Je sais pertinemment que les faire sortir d’un cadre de travail classique et les amener sur un terrain qu’ils ne maitrisent pas forcement n’est pas une chose aisée. Mais je me réjouis du fait qu’aujourd’hui, que ce soit en Afrique du Sud, aux USA, au Sénégal, en Guinée, au Burundi ou au Burkina Faso, ils vous diront tous combien ils sont fiers de leurs propres résultats, de leurs contributions à l’amélioration de la qualité des vies de beaucoup de nos concitoyens et, surtout, combien ils ont appris sur eux-mêmes. Ils vous diront aussi que je n’utilise jamais un langage qui limite leurs champs d’action et je rappelle toujours que notre travail c’est de transformer le statu quo.

Pour y arriver comme pour gravir une montagne, il faut s’investir, chaque jour. Il faut également saisir les moments qui appellent à changer sa manière de faire et de voir les choses autrement. Comme le dirait quelqu’un « On n’est pas obligé de voir le verre à moitié vide, on peut aussi le voir à moitié plein ». Cela étant, le fait de comprendre que pour avoir les résultats qu’on n’a jamais produits, il faut mettre les équipes dans un esprit, d’avoir un plan des résultats chaque jour et non pas laisser les jours passer et espérer une bonne fin. La question à se poser toujours est de savoir ce que nous faisons pour faire avancer les choses et non pourquoi nous n’avons pas pu avancer. L’accomplissement est dans l’action et la persévérance. Pour avoir de nouveaux résultats, il faut accepter de pousser ses limites.

Y a-t-il des leçons à partager avec la jeunesse du continent, notamment en vous appuyant sur votre longue expérience d’escalade?
Je ne dirai pas des leçons mais plutôt une invite. Que la jeunesse utilise à bon escient l’un des atouts les plus importants qu’ils ont aujourd’hui : le temps. Il faut l’utiliser pour faire des choses qui ajoutent de la valeur à notre vie et celle de notre entourage. Qu’elle ose (la jeunesse) sortir de sa zone de confort, si elle veut réussir. Comme on est dans l’ère de la technologie et de l’innovation technologique, il faut d’abord créer cette innovation au niveau personnel pour découvrir ses propres passions et activer ses talents. Aujourd’hui, il devient de plus en plus nécessaire d’apprendre à se réinventer encore et toujours.

Qu’elle trouve son propre Kilimandjaro à gravir, car si on ne se surpasse pas, rien ne changera et on restera exactement au même stade. Seul le temps va passer. Qu’elle s’efforce à découvrir son milieu, à s’informer ou à trouver quelqu’un qui peut être un mentor, un modèle et un repère. Cela aide toujours à nous découvrir nous-mêmes. Comme l’a dit le poète Khalil Gibran, en anglais – “the teacher who is indeed wise does not bid you to enter the house of his wisdom but rather leads you to the threshold of your mind”, ce qui pourrait se traduire par : “le sage enseignant t’ouvre non seulement la porte de sa sagesse, mais te guide également dans les méandres de ton esprit”. A défaut, les livres peuvent jouer ce rôle.

A quand la prochaine expédition?
Je prévois d’escalader l’Aconcagua, plus haut sommet de l’Amérique du Sud en janvier 2020 (+7000 m). Pour ce faire, au mois d’avril j’irai au Népal dans le cœur de l’Himalaya, à Island Peak (+6000 m), pour m’entrainer sur un terrain pour bien me préparer, pendant vingt jours, sur de longs trajets de trekking et sur les aspects techniques. Le temps de m’acclimater, monter et descendre. Comme on dit, monter ce n’est qu’une partie. Il faut aussi descendre saine et sauve. C’est comme dans la vie de tous les jours, il y a des hauts mais il y a aussi une période de bas pour nous donner l’occasion de nous relancer.

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