LE GRAND ENTRETIEN

Aissata Béavogui: « Nous voulons réussir notre montée en puissance »

Guinea Alumina Corporation (GAC), filiale du groupe Emirates Global Aluminium (EGA), a débuté ses activités en 2014, en Guinée, avec la construction de sa mine de bauxite à Boké (nord-ouest du pays). Six années plus tard, l’entreprise semble prendre ses marques dans un secteur caractérisé par une forte concurrence. Dans ce grand entretien exclusif accordé à African Business Journal (ABJ), la directrice générale de la GAC, Aissata Béavogui, récente lauréate du «MIGA Gender CEO Awards 2020», aborde la genèse de ce projet, les principaux marchés d’exportation de la GAC, l’éthique et la bonne gouvernance ainsi que la formation des ressources humaines.

ABJ : Votre entreprise Guinea Alumina Corporation (GAC), filiale du groupe Emirates Global Aluminium (EGA), a débuté ses activités en 2014, en Guinée, avec la construction de sa mine de bauxite à Boké (nord-ouest du pays). Quelles sont les raisons qui ont motivé le lancement d’un tel projet dans un secteur minier marqué par une intense concurrence au niveau local ?

La bauxite et l’alumine sont les deux premiers maillons de la chaîne de valeur dont résulte l’aluminium en tant que métal. Etant le plus important producteur «d’aluminium de première qualité» au monde, notre actionnaire Emirates Global Aluminium (EGA) a besoin de bauxite et d’alumine pour fabriquer de l’aluminium. En 2019, EGA a lancé les activités de production de sa première mine de bauxite en Guinée ainsi que la production de sa première raffinerie d’alumine. Avec ces deux nouvelles additions dans sa chaîne de valeur, EGA a ainsi complété son programme d’expansion stratégique en amont et est devenue un producteur mondial intégré d’aluminium.

La GAC a exporté plus d’un million de tonnes de minerai de bauxite depuis le début de ses exportations en août 2019, selon les chiffres publiés par l’entreprise. Est-ce une performance six mois après le début de vos opérations ?

Notre programme de montée en puissance se déroule comme prévu. Par exemple, en décembre dernier, nous n’avions qu’un seul train par jour qui faisait le trajet entre la mine et le port. Aujourd’hui, nous sommes à 3 trains par jour et nous allons atteindre notre vitesse de croisière de 4 trains par jour d’ici la fin de l’année. Nous avons une équipe incroyable et tout se déroule comme prévu. Nous sommes tellement fiers !

Quels sont vos principaux clients sur le marché international ?

Outre EGA, nous avons signé des accords à long terme avec la société chinoise Xinfa, qui est le plus grand producteur d’aluminium en Chine, et avec Vedanta Aluminium.

Pourriez-vous nous décrire la chaîne de valeur de votre activité, de l’extraction du minerai de bauxite jusqu’à l’exportation, en passant par sa transformation en aluminium ?

Nous exploitons une concession minière de 690 Km2, située au nord-ouest de la République de Guinée, en Afrique de l’Ouest. Notre concession minière est environ 7 fois la superficie de la ville de Paris. La zone à développer d’ici 2040 contient près de 400 millions de tonnes de ressources minérales bauxitiques. Une fois extrait, le minerai est transporté par chemin de fer vers les installations portuaires de la compagnie situées à Kamsar, sur la côte atlantique du pays, pour ensuite être expédié sur les marchés mondiaux par voie maritime. Arrivée à destination, c’est le raffinage qui commence. La matière première nécessaire à la production d’aluminium primaire est l’oxyde d’aluminium, également appelé alumine. C’est une poudre blanche produite par le raffinage de la bauxite. Quelque deux tonnes d’alumine sont nécessaires pour produire une tonne d’aluminium par un processus électrolytique.

Votre entreprise a adhéré à la Bourse de sous-traitance et de partenariats (BSTP) de la Guinée qui œuvre pour le développement des entreprises locales. Est-ce une manière de promouvoir le contenu local ?

C’est tout à fait cela. Nous n’avons pas encore les chiffres de 2019, mais je peux vous dire que nous avons effectué 49 millions de dollars américains d’achats locaux en 2018. La même année, 25 entreprises ont été formées afin qu’elles puissent comprendre nos normes d’approvisionnement et soumissionner à nos appels d’offres. Cela s’est traduit par des contrats d’une valeur de 3,5 millions de dollars américains. Notre collaboration avec la BSTP est un moyen supplémentaire pour favoriser encore et davantage l’achat local. Nous faisons les choses différemment. Nous travaillons à les faire bien afin que notre activité puisse bénéficier au plus grand nombre des Guinéens.

L’industrie minière engendre des impacts environnementaux considérables, y compris dans le secteur agricole. Avez-vous intégré l’aspect développement durable dans vos différentes activités pour réduire ces effets néfastes ?

Avant même de démarrer nos activités d’exploitation, nous avons réalisé par le biais d’un cabinet international une étude d’impact environnemental et social qui nous permet aujourd’hui de mettre en place des actions concrètes pour réduire ou éliminer ces impacts.  Aujourd’hui, nous œuvrons dans le plus grand respect des standards de la Société financière internationale (IFC) en matière de responsabilité sociale et environnementale. Ce sont les standards les plus élevés et les plus rigoureux qui puissent s’appliquer à une société minière. De plus, nous sommes audités par des tiers qui s’assurent que ce que nous disons a bel et bien été fait.

Vous exploitez actuellement une concession minière de 690 Km2 à Boké et prévoyez de développer cette zone d’ici 2040 pour exploiter près de 400 millions de tonnes de minerais de bauxite. Qu’en sera-t-il du relogement des communautés déplacées et des affectations de terres ?

En matière de compensation et de relocalisation, nous appliquons rigoureusement les standards de la Société financière internationale. Ce fait à lui seul assure aux communautés qu’elles sont toutes traitées équitablement et dans le respect des meilleures pratiques internationales. À ce jour, 424 ménages ont été réinstallés dans deux nouveaux villages entièrement construits par la GAC.

La GAC a reçu, en février 2019, le prix PFI (Project Finance International) de «l’accord multilatéral de l’année» lors des PFI Awards à Londres, qui récompense l’obtention d’un prêt de 750 millions de dollars par l’entreprise auprès d’institutions financières internationales en mai 2019. Comment avez-vous accueilli ce plébiscite ?

Avec beaucoup de fierté ! Il nous a été décerné par plus de 800 des plus grands professionnels du financement de projets au monde. Cet accord de financement a été obtenu grâce à la robustesse technique et commerciale du projet de la GAC, ainsi qu’à l’accent mis par la GAC sur ses responsabilités sociales et environnementales. Ce montage financier sans précédent trace le chemin pour attirer d’autres investissements étrangers en Guinée. Depuis son indépendance en 1958, la Guinée a eu de la difficulté à attirer des investissements étrangers malgré son énorme potentiel minier, mais aussi hydroélectrique, touristique, agricole et industriel. Une des raisons qui explique cet état de fait est que les institutions bancaires et financières jugeaient trop risqué d’accorder des prêts à des entreprises établies en Guinée. Ainsi, à défaut de pouvoir emprunter, les investisseurs devaient tout payer au comptant.
La réussite de ce montage financier apporte une grande visibilité à la Guinée sur les marchés financiers internationaux et redéfinit les paramètres de financement des projets guinéens, ouvrant ainsi la voie à un meilleur accès aux capitaux internationaux pour le pays et au développement de l’économie nationale. Aujourd’hui, la Guinée est un pays plus attrayant pour les investissements étrangers et la GAC est fière d’y avoir contribué.

Vous avez démarré la construction d’un centre de formation professionnelle en mécanique automobile légère à Boké. Quelles seront les missions de cet établissement ?

La GAC s’associe à la GIZ (Agence de coopération internationale allemande) et à la DEG (Agence de développement néerlandaise) pour créer un centre de formation en maintenance de véhicules légers. Ce nouveau centre permettra de former des mécaniciens aux plus récentes technologies mécaniques et électroniques automobiles qui pourront répondre aux besoins des sociétés minières, mais également à ceux des automobilistes guinéens.
Le Centre de formation en technique automobile avancée « Rio Nunez » formera chaque année 25 jeunes Guinéens sélectionnés par concours. Les candidats intéressés devront posséder des prérequis en mécanique automobile et être détenteurs d’un diplôme délivré par un centre de formation professionnelle, par l’École nationale des arts et métiers ou par le Centre de perfectionnement aux techniques automobiles et mécaniques. La formation sera dispensée en mode intensif par des experts internationaux sur une période de douze mois.
Le Centre de formation en technique automobile avancée contribuera de manière durable au développement des compétences dans la région de Boké et augmentera l’offre en matière de contenu local. De plus, on doit noter que la participation de la GAC à la création de ce centre de formation n’est pas qu’une initiative altruiste, puisqu’elle y fera effectuer les travaux de maintenance de ses propres véhicules légers. Les automobilistes et les autres sociétés industrielles pourront en faire autant.

Quelle place occupe la formation des ressources humaines dans votre entreprise, surtout dans un secteur très stratégique et évolutif ?

La formation et le développement de nos employés occupent une place centrale, et ce, particulièrement dans un contexte où nous voulons identifier et former de nouveaux leaders qui pourront remplacer les anciens lorsqu’ils quitteront l’entreprise ou prendront leur retraite.
Chez la GAC, la planification de la relève porte un nom différent : le programme de guinéisation des emplois. Il consiste, primo, à repérer des Guinéennes et des Guinéens qui possèdent un fort potentiel, secundo, à observer leurs compétences en leadership et, tertio, à développer leurs compétences en leur permettant d’expérimenter différents postes dans l’organisation, et ce, quarto, tout en leur offrant un mentorat et de la formation adaptés aux besoins de chacun. Au cours de la dernière année, tous les membres de la direction et certains titulaires de postes clefs ont développé leur plan de relève et une trentaine d’employés guinéens à fort potentiel ont depuis été identifiés. L’équipe de direction s’assure que ces employés se développent.
Toutefois, entendons-nous bien, personne n’aura droit à un laissez-passer gratuit. Celles et ceux qui ont un grand potentiel peuvent espérer gravir les échelons au sein de notre organisation, mais ce sera une marche à la fois et il faudra travailler fort. L’industrie minière est un secteur complexe et les sociétés minières performantes ont besoin de personnes qui ont le savoir-faire et qui s’efforcent à atteindre des résultats remarquables. L’ambition seule ne suffit pas. Il faut être le ou la meilleure, avoir de la détermination et être prêt à bosser dur.

L’éthique et la bonne gouvernance du secteur minier restent un défi majeur pour les entreprises évoluant dans ce domaine. Quelles dimensions revêtent ces notions à la GAC ?

Encore ici, nous respectons les normes les plus élevées en matière de gouvernance d’entreprise. Et cela ne devrait surprendre personne, car toutes les grandes sociétés respectent également ces normes. Dans le monde d’aujourd’hui, les clients refusent carrément d’acheter des produits qui proviennent d’entreprises véreuses et corrompues qui trichent, exploitent les ressources et les personnes sans scrupules.  Ainsi, nous publions chaque année la liste de tous les paiements que nous faisons aux gouvernements et sociétés d’État. Nous ne payons jamais rien au comptant, toutes nos transactions se font électroniquement par virement bancaire afin d’assurer la traçabilité de tous nos paiements. À la GAC, il n’y a aucune place pour la corruption et le blanchiment d’argent. Notre Code de déontologie et nos politiques internes sont très clairs en ce qui concerne ces phénomènes.

Vous occupez le poste de Directrice générale de Guinea Alumina Corporation depuis 2015. Est-ce que le fait d’être l’une des rares femmes à accéder à cette responsabilité, dans un milieu dominé par les hommes, est une dose de motivation supplémentaire pour relever les défis ?

Écoutez, je m’appelle Aissata Béavogui, je suis Guinéenne, je suis directrice générale d’une des plus grandes sociétés minières de mon pays, et j’ai été nommée à ce poste par le Conseil d’administration de la GAC qui est uniquement composé d’hommes émiratis. Le fait que je porte une jupe n’est pas un handicap ni un critère d’excellence pour moi. Je suis un être humain au même titre que les hommes et je suis capable de me surpasser au même titre qu’eux. Si j’avais vu le fait d’être femme comme un obstacle, je n’occuperais certainement pas le poste que j’occupe aujourd’hui. Vous savez, que vous soyez un homme, une femme, un noir, un métis et je ne sais quel autre critère, les gens trouveront toujours un élément pour considérer que vous ne pouvez pas faire grand-chose. Ce que vous êtes ne peut être une excuse pour ne pas réussir. Dans la vie, les meilleurs sont ceux qui travaillent dur pour y parvenir et cela indépendamment de ce qu’ils sont.

Comment suscitez-vous des vocations chez les jeunes filles qui n’ont pas une tendance naturelle à s’orienter vers les métiers des mines ?

Aujourd’hui, on voit de plus en plus de femmes dans tous les secteurs et tous les échelons de l’économie, et ce, à l’échelle planétaire. Malgré cette tendance, l’industrie minière peine à recruter des femmes. Par exemple, dans les 36 pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), à peine 1% des emplois sont occupés par des femmes. Si les femmes croient que les emplois miniers sont rudes et difficiles, ce n’est plus réellement le cas. Cela est particulièrement vrai à la GAC, car nous disposons des meilleurs équipements et technologies. Les femmes ont définitivement leur place chez nous. D’ailleurs, 11% des emplois de la GAC sont occupés par des femmes.

Justement, la Banque mondiale vous a décerné, le 5 mars dernier, le «MIGA Gender CEO Awards 2020», un prix qui récompense votre leadership féminin. De quoi s’agit-il concrètement ? Que représente cette distinction pour vous ?

Le « MIGA Gender CEO Awards 2020 » est décerné annuellement par l’Agence multilatérale de garantie des investissements (MIGA), membre du groupe Banque Mondiale. Chaque année, ce prix récompense une cheffe d’entreprise cliente de l’agence et qui s’implique activement dans la promotion de l’égalité des sexes, la réduction de la pauvreté et la stimulation d’une prospérité partagée. À cet égard, il est vrai que la GAC travaille activement à améliorer la condition des femmes dans les communautés locales. Ceci étant dit, je suis évidemment très honorée de recevoir ce prix, mais cela ne changera rien dans ma vie. Toutefois, et je le dis en toute humilité, je fais mon travail avec passion, et si le succès que j’ai en affaires peut inspirer des jeunes filles et des femmes à persévérer pour réaliser leurs ambitions, j’en serais très heureuse.

Quels sont vos objectifs pour les trois prochaines années ?

Réussir notre montée en puissance et produire 12 millions de tonnes de bauxite de manière sûre et responsable chaque année est la priorité numéro un. Deuxièmement, assurer la rentabilité de l’entreprise à long terme en contrôlant ses coûts de production. Pourquoi ? Parce qu’en étant rentables, toutes nos parties prenantes (actionnaires, employés, fournisseurs, communautés, gouvernements, etc.) y trouvent leur compte. Les actionnaires auront un bon retour sur leur investissement, les employés auront de bons salaires et de bonnes conditions de travail, les fournisseurs locaux décrocheront des marchés, les communautés locales seront soutenues dans leur développement socio-économique, et le gouvernement percevra des revenus émanant de taxes, de l’impôt sur le revenu, etc. Si nous ne faisons pas de profit, rien de cela ne sera possible.

Propos recueillis par Elimane Sembène

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