LE GRAND ENTRETIEN

LE GRAND ENTRETIEN

Mohamed Horani, PDG de HPS, dans ce grand entretien, dévoile les facteurs clés du succès de son groupe, ses principaux projets sur le continent, non sans évoquer la technologie Blockhain et l’Internet des Objets (IoT) qui ouvrent de grandes opportunités pour l’Afrique. En effet, cette multinationale marocaine, créée en 1995, figure aujourd’hui dans le Top 5 mondial des fournisseurs de solutions de paiement. Elle a remporté plusieurs distinctions, dont le Grand Trophée Hub Africa 2017. 

«L’Afrique doit saisir les opportunités offertes par l’économie numérique»

Votre groupe HPS a été créé en 1995. Quelles sont les raisons qui ont motivé sa création?
J’ai eu la chance de plonger dans le monde de la monétique dès le début de son histoire au niveau mondial, c’est-à-dire au début des années 1980. J’ai, en effet, participé en 1983 à la création de la société S2M dont j’ai assuré la direction générale jusqu’à mon départ en 1994 pour créer HPS.
Avec S2M, nous avions réussi à créer une solution monétique qui rayonnait à l’international. Mais suite à des choix stratégiques auxquels je n’adhérais pas et à la cession des droits de propriété de la solution à un groupe américain, nous avons décidé, un groupe de mes collègues et moi, de poursuivre notre aventure dans l’industrie du paiement en capitalisant sur l’expertise que nous avions réussi à développer. C’est ainsi qu’est né le groupe HPS en janvier 1995. Les actionnaires fondateurs de HPS continuent encore aujourd’hui à insuffler l’idée première derrière sa création: celle de développer de la technologie marocaine à très forte valeur ajoutée et à même d’avoir un impact mondial.

Vous vous êtes très tôt tournés vers l’international (Koweït, Dubaï et Japon, en particulier) avec notamment votre solution «PowerCard». Aujourd’hui, ce marché représente un pourcentage considérable de votre chiffre d’affaires annuel. Qu’est-ce qui explique ce choix?
Effectivement, la part de l’international représente plus de 90% de notre activité, et ce, depuis le démarrage de HPS. Les pays que vous citez ne sont pas représentatifs de notre présence, puisque les solutions du Groupe HPS sont utilisées par plus de 350 institutions financières dans plus de 85 pays dans le monde.
Mais plus qu’un choix, il s’agit du reflet de notre vision. Notre idée fondatrice n’était pas de créer un groupe maroco-marocain, mais une multinationale marocaine au vrai sens du terme. Aujourd’hui, nous considérons que nous y sommes parvenus et surtout nous avons réussi à imposer notre solution PowerCard parmi les toutes meilleures au niveau mondial.

Existerait-il des contraintes au Maroc et en Afrique du Nord en général dans ce secteur qui vous ont poussés à expérimenter votre modèle au-delà des frontières?
La principale contrainte qui nous a poussés à explorer le marché international réside dans la taille insuffisante du marché de paiement au Maroc. Bien que nous y détenions plus de 70% de part de marché, le marché marocain ne représente pas plus de 10% de nos revenus.
Il est vrai que toute société s’oriente, naturellement et en premier lieu, vers son marché local par souci de facilité opérationnelle et de proximité géographique et culturelle. Et si HPS avait été un groupe américain, c’est sans aucun doute le scénario qui se serait déroulé, eu égard aux opportunités énormes de ce marché.
HPS n’a pas eu d’autre choix que de mettre en pratique sa vision internationale dès le premier jour. Mais avec du recul, cette «contrainte» est sans aucun doute la plus grande opportunité que nous pouvions avoir. Cela nous a obligés à concevoir notre offre et notre solution pour qu’elles soient adaptables à l’ensemble des marchés et de leurs spécificités, et pas uniquement à notre marché local ou régional. Cette vision a largement contribué au développement de la solution PowerCard qui est considérée par les professionnels comme l’une des plus complètes et des plus flexibles du marché.

La  Recherche & Développement (R&D) occupe une bonne place dans votre organigramme. Concrètement, comment se déploie l’innovation au sein de votre groupe?
Les produits PowerCard de HPS sont reconnus mondialement par leurs complétude, richesse fonctionnelle et évolutivité.
L’innovation s’inscrit au cœur de la stratégie de HPS. Elle est basée sur une connaissance très fine de notre marché et de ses tendances, aussi bien au niveau des évolutions technologiques, qu’au niveau des évolutions métiers et réglementaires. Notre processus d’innovation repose sur la collaboration étroite entre les fonctions marketing, R&D et les équipes de projet, ce qui permet d’avoir une vision à 360° des problématiques et des évolutions futures.
Cela se traduit ensuite par des investissements importants en termes de R&D qui représentent annuellement 12% de nos revenus. Durant les 5 dernières années, HPS a alloué près de 170 millions de dirhams (près de 18 millions de dollars) à la R&D, uniquement en termes de coût des équipes dédiées.
De plus, cet exercice permanent est mené en interaction avec le marché et notamment avec nos clients dans une logique de recherche collaborative. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé, depuis l’année dernière, d’organiser des Hackathons avec la participation triangulaire de talents représentant nos clients et HPS, et des étudiants représentant plusieurs universités.
Notre processus d’innovation consiste également à être proactifs et à essayer d’influer sur les tendances du marché au service de notre industrie. À ce titre et depuis 2016, HPS est, à l’instar d’une trentaine de grands acteurs internationaux, membre principal de l’organisation Nexo, dont l’objet est de produire les normes du marché international des paiements par carte.

Quel est votre business model?
Afin d’assurer une mise en œuvre optimale de nos solutions et les rendre accessibles, nous avons segmenté notre offre en plusieurs modèles d’affaires. Nos clients peuvent acheter nos solutions et les installer sur leurs propres installations informatiques et payer pour cela un prix de licence initial et des frais annuels de maintenance. C’est ce que nous appelons le Modèle Licence. Nos clients peuvent également installer notre solution sur leurs propres installations informatiques, sans payer de licence initiale, mais plutôt opter pour des redevances annuelles basées sur les volumes traités par notre solution. C’est le Modèle transactionnel. Enfin, et depuis 2016, nos clients peuvent outsourcer l’ensemble de la plateforme, installations informatiques et solution, et payer une redevance à HPS. Notre offre inclut alors aussi bien notre solution que l’infrastructure de traitement. C’est le Modèle Processing. Chacun de ses modèles a ses avantages et ses inconvénients, mais notre objectif est d’offrir encore une fois le maximum de flexibilité à nos clients.

Quels sont vos projets phares sur le continent et quel pourcentage représentent ces activités dans votre chiffre d’affaires?
Le continent africain occupe une place importante dans la stratégie du Groupe HPS et représente en 2016 plus de 20% de l’activité totale du groupe. Nos solutions sont utilisées par 39 pays en Afrique. Il s’agit du marché qui présente les taux de croissance parmi les plus importants de notre industrie et il s’agit également d’un des marchés les plus innovants, notamment dans le domaine du paiement par mobile. Parmi les principaux projets que nous avons menés ces dernières années, je citerais l’accompagnement des groupes marocains Attijariwafa bank et le Groupe Banque Populaire dans leur stratégie de développement en Afrique. Nous avons, pour chacun de ces groupes, développé une plateforme panafricaine pour gérer l’activité monétique de l’ensemble de leurs filiales en Afrique. Un autre projet important est l’accompagnement d’une grande banque sud-africaine, dans la refonte globale de sa plateforme monétique pour gérer ses activités d’émission de cartes et d’acceptation des paiements dans 7 pays en Afrique.
Enfin, pour notre projet, et pas des moindres, nous comptons continuer à accompagner les centres nationaux et régionaux de routage et de compensation dans plusieurs pays en Afrique qui utilisent notre solution PowerCard (Maroc, Libye, le GIM qui assure cette fonction pour les 8 pays de la région UEMOA et le Ghana, ainsi que d’autres centres intéressés par notre offre).

D’après le cabinet PricewaterhouseCoopers, le marché mondial de l’économie collaborative pourrait représenter près de 270 milliards d’euros d’ici 2025. Cette probable évolution des modes de production et de consommation constitue-t-elle une aubaine pour l’industrie de la monétique?
Grâce au digital, les clients sont plus connectés, mieux informés et plus exigeants. Ils veulent des services financiers plus rapides, plus faciles et moins chers. Les trois principales ruptures du marché de paiement sont : la primauté de la relation client, un client plus mature face aux nouvelles technologies et de plus en plus infidèle ; la monétisation des données sur le comportement des clients qui prend un caractère hautement stratégique. Seul le paiement permet de capturer ces données au moment de la transaction ; et la tendance à intégrer les actes d’achat et de paiement, afin d’améliorer et optimiser l’expérience client.
Le rêve de la personnalisation industrialisée des services de paiement est en train de se réaliser. Chaque client est un segment unique. Les données qui permettent une connaissance impressionnante de chaque client, sa vie privée, ses goûts, ses usages et ses intérêts sont au cœur de la bataille de l’expérience client.
Tous ces facteurs ont favorisé une reconfiguration du marché de paiement qui se compose, pour le moment, de trois catégories d’acteurs : les acteurs traditionnels, notamment les banques, freinés par les lourdeurs structurelles et réglementaires qui ne leur permettent pas de répondre efficacement aux nouveaux modes de consommation de leurs clients; les Fintech, entreprises agiles à mi-chemin entre le secteur financier traditionnel et les nouveaux usages numériques, et qui offrent des services de paiement innovants avec des modèles d’affaires disruptifs; et les acteurs technologiques, les opérateurs télécoms et les géants du commerce électronique, qui utilisent leurs métiers de base et les données utilisateurs collectées sur leurs clients pour leur offrir des services de paiement personnalisés, accessibles en un seul clic, avec une expérience client inédite.
HPS est une entreprise technologique qui agit au service du paiement électronique et offre une solution structurante pour le marché de par son architecture ouverte, ses concepts innovants et les normes qu’elle véhicule. Elle agit en tant que facilitateur qui favorise le rapprochement entre toutes les catégories d’acteurs au service de leurs clients. Nous offrons aux acteurs traditionnels notre technologie et notre agilité, et aux nouveaux entrants notre technologie et notre expertise métier.
La cybercriminalité prend de plus en plus de l’ampleur dans le monde. Que faites-vous pour être à l’abri d’une telle menace en tant que gestionnaire de méga-données numériques
La sécurité est au cœur de notre métier. Nous vendons des «boîtes à sous» qui gèrent plusieurs milliards de dollars par jour. Nous n’avons pas le droit à l’erreur. C’est la raison pour laquelle nos solutions sont hautement sécurisées et garantissent la protection des données physiques. Elles offrent également des outils de lutte contre la fraude et contre le blanchiment d’argent. Pour ce faire, et en réponse aux exigences de nos clients, nos solutions sont conformes à tous les standards internationaux en la matière.

La technologie Blockhain est considérée comme une innovation du futur. Quelle pourrait être son impact dans l’univers de la monétique sur le continent?
La crypto monnaie comme le BitCoin est en train de se faire, petit à petit, une place à côté de la monnaie fiduciaire. Il s’agit d’un système informatique public qui n’appartient à personne et qui joue le rôle d’émission de la monnaie à l’insu des Banques centrales.
Après sept ans d’existence, le BitCoin semble sur le point de passer à l’âge adulte. Les financiers s’intéressent en fait au système qui sous-tend le BitCoin : la technologie «Blockchain». Il s’agit d’une technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée et pouvant fonctionner sans organe central de contrôle. Par extension, une Blockchain est une base de données distribuée qui gère une liste d’enregistrements protégés contre la falsification ou la modification par les nœuds de stockage. Une Blockchain est donc une chronologie décentralisée et sécurisée de toutes les transactions effectuées depuis le démarrage du système réparti.
Au-delà de son usage strictement monétaire, la technologie Blockchain peut servir à créer, authentifier, stocker et publier n’importe quel type de transaction – par exemple des titres fonciers, des achats d’actions, ou des contrats d’assurance. C’est une grande menace pour l’intermédiation sans valeur ajoutée.
La Blockchain est adaptée aux activités de transfert P2P de tout type d’actif (argent, biens, droits d’utilisation, droits de propriété, etc.). Elle peut intégrer des contrats intelligents sous forme de codes stockés dans la base de données (permettant l’exécution automatique des dispositions contractuelles sous certaines conditions). La Blockchain peut également s’interfacer avec l’Internet des objets pour connecter le monde numérique au monde physique.
La plupart des spécialistes considèrent que la technologie Blockchain représente une utilité particulière dans les marchés des capitaux, les fonctions de compensation et de règlement. Cette technologie offre de grandes opportunités à l’Afrique, non seulement dans le secteur financier, mais dans tous les secteurs de l’économie.
Il faut souligner cependant que selon le Hype Cycle du Gartner, la technologie Blockchain est encore au stade expérimental, malgré les multitudes d’initiatives pour sa promotion. Elle mettra du temps avant d’atteindre un niveau de maturité suffisant pour son déploiement à grande échelle.

L’Internet des objets monte en puissance, notamment sur le continent. Pourrait-il être un des facteurs de développement de l’Afrique dans les prochaines années?
Selon un rapport publié par DHL et Cisco, 50 milliards d’appareils seront connectés à Internet d’ici 2020 pour un marché global de 8.000 milliards de dollars.
L’Afrique doit inclure l’Internet des objets dans tous ses projets de digitalisation et se positionner non seulement en tant que consommateur de technologie, mais également en tant que producteur. Les applications sont infinies et n’ont de limite que l’imagination. Dans tous les secteurs, l’IoT peut offrir des solutions parfaitement adaptées pour combler les déficits de développement de notre continent. Dans un domaine comme la santé par exemple, des micro-processeurs connectés permettraient de surveiller les patients à distance et combler l’insuffisance des médecins qui, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), représente dans certains pays africains 2 médecins pour 10.000 habitants contre 32 pour 10.000 habitants en Europe.
Il faut souligner cependant que le développement de ces technologies doit être accompagné par des politiques adéquates de cybersécurité et d’infrastructures suffisamment robustes et disponibles, assurant ainsi une souveraineté numérique suffisante des pays africains.

Plusieurs pays africains ont entamé un virage numérique pour accélérer leur croissance. Quels sont, selon vous, les facteurs clés de succès pour réussir une transformation digitale?
L’Afrique doit saisir les opportunités offertes par l’économie numérique et renforcer ses performances actuelles. En effet, la moitié des pays aux plus fortes croissances au monde sont africains. La croissance de l’économie africaine a déjà changé de moteur. Après les matières premières, c’est la consommation intérieure, favorisée par l’émergence d’une classe moyenne et facilitée par la révolution numérique, qui booste la croissance économique africaine. Cependant, internet ne représente que 1,1% du PIB africain, contre 1,9% dans les pays émergents et 3,7% dans les pays développés. Le potentiel est énorme. Internet pourrait peser 10% de l’économie africaine d’ici 2025.
Selon un rapport de McKinsey sur le potentiel de la transformation numérique en Afrique, la contribution d’internet au PIB annuel de l’Afrique pourrait passer de 18 milliards de dollars en 2013 à 300 milliards de dollars en 2025. Pourtant, tous les pays africains n’abordent pas la vague numérique de la même façon, ni avec le même enthousiasme. Il est temps que les pays africains soient conscients de ces opportunités et mettent en œuvre les politiques adéquates permettant de tirer le meilleur de la révolution numérique.

Vous êtes lauréat du Grand Trophée Hub Africa 2017. Que signifie pour vous ce trophée et que pouvez-vous dire à nos entrepreneurs pour faire encore plus du Maroc un Hub africain ?
L’attribution de ce trophée à HPS honore toutes les entreprises numériques en Afrique. HPS fait partie du Top 5 mondial des fournisseurs de solutions de paiement. Nos solutions sont utilisées dans plus de 85 pays dans le monde et gèrent quotidiennement plusieurs milliards de dollars. C’est une démonstration incontestable de la capacité de notre continent à produire des champions non seulement régionaux, mais mondiaux, dans un domaine aussi pointu et aussi sensible que celui du paiement. Je dois aussi rappeler que nos solutions sont utilisées dans 39 pays africains du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest. C’est dire que l’Afrique fait déjà confiance à l’Afrique.

Réalisé par Elimane Sembène

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